Le Nande, ce peuple qui assiste impuissamment sa langue périr


Chez les Nandes, des jeunes qui peuvent s’exprimer aujourd’hui dans leur langue maternelle se comptent sur les bouts des doigts. Le Kiswahili, le Français et le Lingala ont déjà pris le dessus dans la zone de Beni-Lubero, au Nord-Kivu, à l’Est de la RDC. Ce peuple est ainsi en voie de perdre son identité et son histoire.

Ce jeudi 6 juillet, dans une cérémonie de remise de dot, le parent de la fiancée s’excuse. « Inaomba tuzungumuze kwa Kiswahili, kwani ni kugumu kwangu kusimuliya na Kinande. (Traduisez en Français : J’aimerais qu’on échange en Kiswahili car j’ai du mal à m’exprimer en kinande) », supplie-t-il. Pourtant, les deux familles sont toutes de la tribu Nande et sont dans une cérémonie coutumière qui nécessite aussi l’usage de la langue locale traditionnellement parlant. 

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Comme lui, beaucoup de Nandes ont du mal à s’exprimer dans leur langue. Ils préfèrent plus le Français, le Kiswahili, l’Anglais ou même le Lingala. « Depuis que je suis né, je n’ai jamais entendu ma mère s’exprimer en Kinande. Elle me parle souvent en Kiswahili. J’essaie de m’exprimer dans cette langue seulement dans certaines circonstances et surtout quand je suis avec des personnes en âge très avancés », explique Henri Mumbere, un jeune de dix-sept ans rencontré à son domicile.

Le Kiswahili, qui n’est pas aussi bien maîtrisé, est devenu pour nombreux la langue maternelle par défaut.  

Dans plusieurs milieux, quiconque qui ose parler en Kinande se voit attribuer un sobriquet moqueur de « villageois ». Pourtant, ils reconnaissent tout de même que le Kinande est leur langue maternelle. « Bien sûr, le Kinande est ma langue maternelle », affirme un jeune, 18 ans d’âge et qui pratique des arts martiaux. «Mais , comme le monde évolue, et en tant que jeune, je prends un jeune qui parle Kinande pour quelqu’un de la basse classe », se vante-t-il. Son ami, Halisi, 20 ans révolu, surenchérit : « Quand je parle le Kinande, les autres jeunes disent que je ne suis pas modernisé ».

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En effet, autrement appelés « Yira », les Nande,  sont l’une des 250 tribus que compte la République Démocratique du congo, et l’une des tribus les plus nombreuses de l’Est de la RD Congo. Pendant des décennies, presque tout le monde au Nord-Kivu pouvait parler le Kinande à la maison, lors des rassemblements communautaires et des réunions publiques.

Par tradition, les Nande ont transmis leur culture essentiellement par la langue : proverbes, contes, mythes et devinettes… « Tout cela a presque disparu », regrette Raphael Kamabalume, chercheur en histoire et identité des civilisations africaines. Cela amènera à la disparition du Kinande et de son originalité. Et en l’absence de compétences dans leur langue maternelle, les enfants Nande « sont en voie de perdre leur identité culturelle et l’histoire de leur tribu », 

Des jeunes qui exécutent des pas des danses dans un concert de Yira Mirembe, un orchestre floklorique Yira © Droits de tiers

La perte du Kinande, une responsabilité partagée

Aujourd’hui, le Kinande figure sur le programme d’enseignement de certaines écoles primaires du Nord-Kivu. Cependant, certains enseignants éprouvent encore de la peine à s’adapter pour l’enseigner. « Ca fait plus de 10 ans que nous enseignons cette langue. Le ministère y a mis aussi un accent dans ses différentes décisions. Mais on ne comprend pas pourquoi les gens sont toujours réticents de s’exprimer en Kinande », regrette  Kayenga Mathe, Directeur titulaire de l’Ecole Primaire Muchanga.

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Kavira Kamavu Marie-Jeanne révèle que les enseignants fournissent de plus en plus d’efforts, mais des parents ne sont pas d’accord que leurs enfants apprennent le Kinande. « Certains enfants boudent lorsque je leur demande de prononcer ou de répéter un vocabulaire. Un enfant va jusqu’à rétorquer : « Maman m’a demandé de ne plus parler cette langue ». Ce qui se présente comme un frein pour les enseignants à l’école », raconte-elle.

Si la langue maternelle est déjà établie dans le cursus scolaire, les heures de son apprentissage demeurent encore insuffisantes. « Ce cours est dispensé seulement pendant une heure et cela une fois la semaine. Une heure la semaine s’avère très insuffisante », indique Kayenga Mathe. Même son de cloche pour Raphaël Kambalume qui souhaite que l’enseignement de la langue maternelle aille de l’école maternelle à l’université en passant par l’école primaire et l’école secondaire. « Renforcer l’enseignement de la tradition africaine revient à programmer ce cours au secondaire et même à l’université, dans la langue locale », appuie ce chercheur en histoire.

Origines, contes, devinettes, proverbes, mythes, totems… peu connus  

Avec l’insécurité dans des villages, des conflits familiaux,… une fois installées en ville, nombreuses familles n’envoient plus leurs enfants visiter leurs grands-parents au village, même pendant les grandes vacances. « C’est lors de ces visites que nombreux apprenaient leur généalogie, leur origine, leur histoire,… à travers des contes, devinettes, chants, proverbes, mythes, totems,… Aujourd’hui nombreux ne connaissent même pas la signification de leurs noms ou même leur village natal », s’inquiète l’historien Raphael Kambalume.

Trop de mouvements des populations pour des raisons d’étude, à la recherche de la survie ou encore des déplacements liés à l’insécurité, à des mutations dans des services… en sont aussi des causes de perte de la langue Kinande. De taille svelte et arborant un sourire toujours présent, Kabuyaya a abandonné le Kinande il y a dix ans après avoir visité Kinshasa, la capitale de la RDC mais s’en désole. « D’autres vous reviennent avec une femme qui ne parle pas le Kinande. Et on est obligé de s’adapter à la belle fille. Au fil du temps, elle impose à son tour aux enfants de ne pas parler la langue de nous les grands parents », regrette Kavira Melanie, une septuagénaire qui a grandi au village de Lukanga, avant de s’installer à Butembo.

Être puni pour sa langue maternelle

Quant à Kayenga Mathe, Directeur de l’EP Mutchanga, remonte le problème à l’époque coloniale. « A cette époque on maltraitait nos grands-parents quand ils osaient s’exprimer en Kinande. Ce qui nous a poussé à oublier progressivement notre langue », explique-t-il. Même après l’indépendance, la pratique s’est rependue dans les écoles sous le règne de Mobutu. Celui qui parlait la mangue maternelle à l’école et même de fois en cours de route on lui faisait porter un morceau de crâne ou de squelette humain au cou.

Le rapporteur spécial des Nations unies sur les questions relatives aux minorités précise que le fait de ne pas utiliser la langue maternelle des élèves comme langue d’enseignement constitue un problème de droits humains.

Fernand de Varennes déclare que les enfants privés d’un enseignement dans leur langue maternelle risquent d’avoir de moins bons résultats scolaires, « et finissent par occuper les emplois les moins rémunérés et ont les taux de chômage les plus élevés ».

« Les enfants issus de milieux autochtones ou minoritaires auront de meilleurs résultats scolaires et resteront plus longtemps à l’école lorsqu’on leur enseignera dans une langue qu’ils connaissent le mieux– généralement la leur », ajoute de Varennes.

Pour le Kyaghanda Yira, la religion y est aussi pour quelque chose. « Les religions sont venues nous enseigner que tout ce que faisaient nos grands-parents n’étaient que du sacrilège, y compris la langue maternelle », pense Mumbere Kavulikirwa de l’Association culturelle Kaghanda Yira. Pour lui « l’obstacle c’est lorsque nous-même, nous avons honte de nous exprimer dans notre propre langue » indique-t-il. A en croire, Monseigneur Paluku Sikuli Melchisédech, Evêque du diocèse de Butembo-Beni, « une personne qui ignore sa langue maternelle est comparable à un arbre qui manque de racines », soutient-il.

Promesse Nzanzu Muhyana


5 commentaires

  1. Itwe vhayira thuyikase kundu irivhuwe kiyira chethu kundi oyo ghomuvhuyire wethu wamavhuzwa,thuyiyire movhendundi lundi ngevhindi vhihanda,ehoshi eyo twangahika itwakanyo mochewethu vhuchira vhuvha vhosivhosi,namasima vhayira vhosi eyovhanicha,wasingya

    1. Eri tsuk’oko vavuthi, vayi kase erivya Vandana kani’omo luyira

  2. À dire vrai. Il est déplorable. Néanmoins le chabubo n’est pas une langue, c’est un dialecte.

  3. C’est vraiment regrettable pour nous la génération d’aujourd’hui, moi même suis victime et l’un de ces milliers de nandes qui ne savent pas s’exprimer en kinande, j’ai vraiment honte de ça. Comme j’ai lu là dessus depuis ma naissance mes parents ne me parlaient jamais en kinande à part ma grand mère partenaire qui essayait de me forcer mais je n’avais pas beaucoup de temps d’être à côté d’elle si non j’aurais déjà cette connaissance avec moi aujourd’hui malheureusement elle n’est plus avec nous, “Paix à son âme “. Je propose que nos leaders de Kyaghanda y compris les notables nandes(Hommes d’affaires et politiciens) d’organiser des concours de la langue Nande aux jeunes avec un cadeau de valeur cela va pousser les enfants de faire un effort d’apprendre la langue.

  4. Vathunga mune muowa ?, nerio muthu vwire nga thukendikola thutshiiiino

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