La culture du soja en perte de vitesse dans la province du Nord-Kivu


Autrefois pilier économique et nutritionnel des ménages du Nord-Kivu, la culture du soja est en perte de vitesse. Aujourd’hui, cette culture perd de la vitesse. Les prix s’effondrent sur les marchés locaux, les semences améliorées manquent et les pratiques culturales restent inadaptées. Face à cela, de nombreux paysans choisissent désormais des cultures plus rentables, comme le maïs. Cette mutation agricole discrète menace au même moment l’équilibre alimentaire de la région.

Mardi 10 mars, il est 17 h 00 à Kahunga, dans le territoire de Rutshuru, à environ 80 km au nord de Goma. Le soleil amorce lentement sa descente derrière les collines ondulées. Une lumière dorée enveloppe alors les vastes champs de la région. Un mélange de verdure, entre parcelles de haricots et de maïs, s’étend à perte de vue.

La route principale s’anime. Des motos traversent le village et soulèvent de légers nuages de poussière. Des vélos, chargés de sacs, zigzaguent entre les piétons. Quelques véhicules passent à vive allure. Les sentiers se remplissent. Hommes et femmes marchent d’un pas mesuré, souvent en petits groupes. Ils portent des houes ou des machettes sur leurs épaules. Certaines femmes transportent des fagots de bois sur leur dos. D’autres portent des enfants endormis, solidement noués contre elles. Les plus jeunes suivent et portent parfois de petites charges.

Derrière cette apparente vitalité, un changement discret s’opère dans les habitudes agricoles. Les champs de soja se font de plus en plus rares. Les agriculteurs abandonnent progressivement cette production. « Le soja est une culture exigeante. Elle nous épuise et demande beaucoup de temps et d’investissement. Or, les revenus actuels ne compensent plus tous ces sacrifices », se désole Suzanne Furaha, une agricultrice rencontrée sur la route Kiwanja-Goma.

Le soja dans les lointains souvenirs 

Il y a encore plus d’une vingtaine d’années, les familles adoraient cultiver le soja. Ici, le travail agricole, bien que pénible, se déroulait dans une atmosphère presque festive. Les voisins chantaient, échangeaient et s’entraidaient. À cette époque, la culture du soja et du haricot « Kiteni » représentait une véritable opportunité économique. « Les familles comptaient beaucoup sur cette récolte », se rappelle encore Alphonse Kahindo, aujourd’hui réparateur de motos à Butembo. En cette période, des récoltes souvent abondantes garantissaient des revenus appréciables.

En effet, vers les années 2000, le Nord-Kivu vulgarisait massivement le soja comme culture vivrière stratégique. Les principaux foyers se trouvaient dans des zones à fort potentiel agricole. C’était le cas du territoire de Rutshuru notamment Kiwanja et Nyamilima et, plus au sud, de Kabare et Buhimba. Les conditions climatiques du Kivu s’avéraient très propices à cette légumineuse. La région offrait une bonne pluviométrie, des températures douces et des sols volcaniques. De nouvelles variétés, comme la SB24 et la Canada, s’adaptaient bien aux reliefs locaux.

« La récolte était abondante. Les commerçants vendaient le soja à tous les coins de rue, sur les marchés et les avenues des villages de l’est de la RDC. Les habitants le surnommaient même Malisawa ou Muchezo wa meno (amuse-dents en français) », se rappelle encore Kasereka Kaghoma, un agriculteur rencontré dans son champ à Kambayila.

Association de la culture du soja et du maïs dans un champ © Photo Wikimédia Commons

En cette période, des commerçants venus de loin affluaient pour s’approvisionner au Nord-Kivu. Dans les villages, les discussions tournaient autour des rendements, des prix et des prochaines saisons. « Aujourd’hui, son prix ne cesse de baisser, alors que les coûts de production restent élevés. Nous devons donc nous tourner vers d’autres cultures comme le maïs, qui garantit un revenu plus ou moins sûr », embraye le prénommé Patrick.

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Les nutritionnistes indiquent, de leurs côtés, que la culture du soja ne doit pas viser le seul gain financier. Ce produit doit occuper une place importante dans les habitudes alimentaires. « Le soja intervient souvent dans l’équilibre alimentaire. Il peut servir d’ingrédient dans les légumes ou la bouillie. Je me souviens quand nos mamans nous préparaient de la bouillie à base de MASORI (mélange de maïs, soja, riz), de MaSoBlé (maïs, soja, blé) ou de MaSoSo (maïs, soja, sorgho). En cette période, le taux de malnutrition baissait dans les villages », explique Baudouin Bampoyiki. Il dirige le service de production au Centre de Développement Rural (CEDERU) de Kibututu.

Dans ces combinaisons pratiques et nutritives, le soja soutient l’équilibre nutritionnel local. « Il enrichit les céréales de base. Il améliore la qualité nutritionnelle des repas sans nécessiter de grands moyens. Aujourd’hui, le déclin de sa culture dans certaines zones risque de fragiliser tout un équilibre alimentaire », ajoute-t-il.

Choisir la survie immédiate

Aujourd’hui, la culture du soja se raréfie. Un sac qui se vendait autrefois à plus de 80 USD se négocie désormais entre 25 et 30 USD. « Cela décourage les agriculteurs et les acheteurs », explique Patrick Katembo, la houe sur l’épaule, à son retour de son champ de maïs. Même son de cloche pour l’ingénieur agronome Vutseme Lusenge. Il évoque le problème des débouchés commerciaux. « Trouver des acheteurs pour le soja n’est pas une mince affaire. Les régimes alimentaires locaux ont tendance à exclure ce produit. De plus, les éleveurs achètent des concentrés importés au détriment du soja local », explique-t-il.

Pour les animateurs du secteur agricole au Nord-Kivu, le problème dépasse la question du prix. Selon Tembo Kasekwa, inspecteur de la division provinciale de l’Agriculture et de la Sécurité alimentaire au Nord-Kivu, la situation englobe la production, la transformation et la sécurité alimentaire. « Le principal obstacle actuel reste l’absence de semences améliorées dans la région. Cela réduit considérablement le rendement à la récolte », indique-t-il. Il ajoute que la priorité doit aller à la performance des cultures, plutôt qu’à la seule hausse des tarifs. « Nous n’avons pas simplement besoin d’une hausse ponctuelle des prix. Il nous faut des cultures qui produisent davantage, avec des revenus proportionnels aux efforts fournis », insiste-t-il.

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Malgré une production locale parfois abondante, les agriculteurs font face à d’importants freins. Ils manquent d’encadrement technique, de structures de transformation industrielle sur place et de marchés régulateurs. « Dans cette région d’altitude moyenne, il faut une semence adaptée. Mais les vendeurs trompent parfois les agriculteurs. Ils leur livrent une semence de basse altitude qui ne donne pas une bonne production chez nous », embraye l’ingénieur agronome Vutseme Lusenge.

Au fil des années, l’essor du soja s’essouffle au profit de cultures plus rentables et faciles à écouler, comme le haricot, la pomme de terre ou le maïs. « Nous ne cultivons presque plus de soja. Car même quand la moisson est bonne, le prix ne suit pas. Nous travaillons beaucoup, mais les bénéfices restent faibles. Le prix nous déçoit », déplore-t-il.

La situation est similaire à Kibirizi, une localité située au nord de la chefferie de Bwito, dans le territoire de Rutshuru. Les exploitants agricoles y délaissent progressivement le soja en raison de la baisse des prix sur les marchés locaux, malgré des récoltes souvent abondantes. « Il y a aussi la concurrence entre les cultures. Le soja sait s’adapter aux périodes d’inter-campagne. Mais d’autres cultures, comme la pomme de terre, peuvent aussi intervenir entre deux saisons. C’est une évidence », explique l’ingénieur agronome Vutseme Lusenge.

Réduire les besoins en engrais chimiques  

Pourtant, selon une étude publiée en 2025 dans l’African Journal of Rural Development, la promotion des légumineuses sous-utilisées offre de réels avantages. Elle peut renforcer la sécurité alimentaire, améliorer la santé des sols grâce à la fixation naturelle d’azote et augmenter les revenus des petits agriculteurs dans les zones pauvres.

Aussi, plusieurs recherches indiquent que le soja est un allié naturel pour la fertilisation du sol. « Grâce à la fixation biologique de l’azote atmosphérique, cette légumineuse enrichit les terres appauvries. Son intégration dans les systèmes de culture locaux (notamment en rotation avec le maïs) améliore la structure du sol et réduit le besoin en engrais chimiques coûteux », démontre Noël Mulinganya Bazibuhe. Selon les chercheurs, l’enfouissement des résidus de récolte (tiges et feuilles) et des racines après la fauche apporte une importante biomasse qui se transforme en engrais vert.

Alors que les données scientifiques confirment le rôle crucial du soja pour régénérer les sols et nourrir les populations, le fossé se creuse de plus en plus. De leurs côtés, les paysans choisissent la survie immédiate au détriment de la durabilité. Reste à savoir si les cris d’alarme des nutritionnistes et des agronomes suffiront à provoquer un sursaut politique avant que le soja ne devienne qu’un lointain souvenir dans l’est de la RDC.

Victoire Mbuto et Umbo Salama


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