Le « Mustiko », autrefois festin des rois, des Présidents et des touristes de la Rwindi, ce plat mythique à base de gros tilapias fumés et de poireaux grillés disparaît sous la pression de la pêche illégale et de la dégradation écologique du lac Édouard. Un drame culinaire et patrimonial qui frappe de plein fouet la survie et la mémoire des riverains. Au cœur du Parc national des Virunga, l’enclave de pêche de Vitshumbi voit s’éteindre sa recette séculaire.
Il est 17h00 à Vitshumbi. Le soleil couchant dore les eaux molles du lac Édouard. Les pirogues en bois s’immobilisent sur le sable noir. Au loin, les crêtes boisées des Virunga se dessinent en ombres chinoises. Mais sur la rive, les étals restent vides. La brise ne transporte plus les vapeurs généreuses d’antan, laissant place à une attente anxieuse.
Une fumée odorante s’élève dans la pénombre du quartier Majengo de Vitshumbi. En cette soirée du jeudi 20 Août 2026, l’air chaud exhale un parfum d’huile crépitante et de poireaux émincés. Autour de son foyer en briques, Madame Jeanne Kahambu attise le feu. Les poireaux, acheminés depuis les terres fertiles de Kibumba le long de l’axe Goma-Vitshumbi, s’enroulent lentement autour du poisson dans la poêle. Le tableau semble paradisiaque.
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Pourtant, le cœur du festin manque à l’appel : trouver un beau tilapia charnu relève désormais du miracle. « Avant, on trouvait facilement de gros poissons pour préparer le Mustiko. Aujourd’hui, il faut chercher longtemps et surtout avoir assez d’argent », confie Jeanne Kahambu, en rajustant son pagne. « Aujourd’hui, nous cherchons pendant des heures. Il faut débourser une petite fortune pour obtenir une pièce décente ».
Son époux, Justin Tsongo, scrute la marmite avec une nostalgie contenue. Cela faisait plusieurs mois qu’il n’avait plus goûté au Mustiko. « Mes enfants attendent aussi avec impatience autour du feu. Ce n’est plus notre repas quotidien. C’est devenu une fête rare, un luxe réservé aux jours où la bourse le permet »

Un monument culinaire en disparition
en effet, le Mustiko n’est pas une simple recette. C’est le monument culinaire du Nord-Kivu. Dans les années 1980, le tourisme florissant faisait vibrer toute la région. Les visiteurs du monde entier débarquaient par vagues. Après une nuit paisible à la célèbre station hôtelière de la Rwindi, les convois de safari traversaient les savanes peuplées d’hippopotames pour rejoindre Mabenga, puis l’enclave de Vitshumbi. Cette halte gastronomique constituait l’étape incontournable avant la traversée du lac Édouard.
Sous les paillotes en paille de la Coopérative des Pêcheries des Virunga (COPEVI), baignées par la brise lacustre, les tables débordaient. Les touristes dégustaient ce tilapia fumé aux poireaux dorés dans l’huile chaude, accompagnés de bananes cuites ou de morceaux de manioc. Joseph Kambale garde de cette époque le souvenir d’un plaisir aujourd’hui éteint.
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Assis sur une chaise en bois au quartier Lughutu, les yeux rivés sur les vagues, Joseph Kambale ravive ce passé prestigieux. « La Rwindi et Mabenga brillaient de mille feux », se rappelle Joseph, la main posée sur sa joue. « Les touristes arrivaient fascinés par les paysages et la faune. Ils venaient spécifiquement pour savourer notre Mustiko et observer les colonies d’oiseaux aquatiques. Après leur départ des paillotes, nous, les jeunes du village, nous nous précipitions sur leurs tables pour récupérer les têtes de poisson délaissées. C’était l’époque de l’abondance. Tout cela a disparu ».
Un plat des présidents
Au Camp Ma, près de Nyamusengera, le Maréchal Mobutu recevait ses hôtes de marque face à la splendeur du parc. Ici, Masika Marie dit « Nya Basoda », doyenne octogénaire de Vitshumbi, y préparait le Mustiko impérial. Elle y servit notamment le président rwandais Juvénal Habyarimana et Moïse Tshombé. Aussi, elle trouvait du temps pour échanger des secrets de cuisine avec Bobi Ladawa, l’épouse du Marechal.

À plus de 80 ans, Masika Marie, affectueusement surnommée « Nya Basoda », incarne la mémoire vivante de Vitshumbi. Depuis plus de cinquante ans, ses mains expertes préparent le Mustiko. Son savoir-faire a conquis les têtes couronnées, les diplomates et les personnalités d’État. En ajustant son parfait foulard blanc sur sa tête, elle évoque une époque où le poisson symbolisait l’honneur et le prestige.
« Le Mustiko était un repas de noblesse », résume la doyenne. « Dans ma cuisine, j’ai partagé des moments inoubliables avec Bobi Ladawa, l’épouse de Mobutu. Elle m’enseignait l’art du liboké, et je lui transmettais les secrets du Mustiko. J’ai aussi collaboré avec de grands établissements, comme l’Hôtel VIP de Goma, pour des banquets officiels. Le poisson de Vitshumbi faisait la fierté de toute la province ».
Aujourd’hui, ce patrimoine s’effondre. Nicolas Kaponda, pêcheur à la retraite, fort de trente ans d’expérience sur le lac Édouard, observe les dégâts avec amertume. Pour lui, le drame actuel découle directement de l’anarchie et du non-respect des normes environnementales du parc national. « Autrefois, nous ramenions du poisson issu d’une pêche légale et sélective », martèle Nicolas. « Chaque enfant mangeait du tilapia à sa faim. Quand nous recevions des visiteurs, nous leur offrions de magnifiques pièces. Nous avons massacré les frayères. Désormais, nous devons calculer chaque gramme de poisson »
Fini le Mustiko même pour les visiteurs
Le constat sur le terrain est aujourd’hui amer. En cette soirée d’Août, Julpa Kahindo parcourt le marché de la plage de Vitshumbi. Ses billets froissés entre les doigts ne suffisent plus. Pour nourrir ses trois visiteurs et sa famille, le calcul devient impossible. Le prix d’un seul beau tilapia grimpe à 5 000 francs congolais (environ 2 USD). Une somme exorbitante pour les ménages locaux. « Nous ne savons plus comment survivre », déplore Julpa.
Auparavant, à Vitshumbi, chaque visiteur recevait son propre poisson entier. Aujourd’hui, il faut acheter une seule pièce pour toute la famille. Sinon, il faut se rabattre sur la soupe de petits poissons. Mais ces avortons n’ont ni la chair ni la saveur du vrai tilapia fumé du Mustiko.
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Les jeunes générations subissent de plein fouet cette rupture culturelle. Essaie Bahitya, 21 ans, séjourne depuis trois mois à Vitshumbi chez ses parents. Il n’a toujours pas goûté au plat traditionnel de son enfance. De même, Jovani Birere, venu de Goma en vacances, contemple les eaux du lac avec désillusion. Fini le Mustiko d’accueil : sa tante lui sert désormais de la friture d’alevins.
Plus grave encore : l’enclave de pêche, autrefois grenier halieutique de la région, subit une inversion économique aberrante. Les habitants se rabattent désormais sur des poissons surgelés importés comme les Thomsons. « C’est un monde à l’envers », s’indigne Madame Viki Kasanzu. « Nous vivons au bord d’un lac majestueux, mais nous achetons du poisson venu de l’extérieur. Le lac est là, sous nos yeux, mais il est vide de ses grands tilapias ».
Vitshumbi en perte de ses repères
Je Rêve Moto, ressortissant de Vitshumbi, installé à Beni depuis plus de vingt ans, observe avec regret la disparition progressive de certaines habitudes culinaires de son enfance. « Récemment revenu à Vitshumbi, on m’a servi des alevins en guise de repas. J’étais sous le choc. Où est passé notre Mustiko ? Bientôt, nous n’aurons plus aucune fierté à amener nos enfants ici. Si nous ne protégeons pas le lac Édouard, notre identité s’éteindra avec ses poissons ».
Le déclin du Mustiko dépasse la simple sphère gastronomique. Il touche à la dignité, à l’économie rurale et à la préservation de l’écosystème du Parc national des Virunga. Autrefois, les jeunes footballeurs de Goma, comme Kambale Ndende lorsqu’il rejoignait l’équipe locale de l’AS Dragon, faisaient le voyage spécialement pour l’ambiance et la générosité des pêcheurs. On offrait trente poissons par pure amitié. « Aujourd’hui », conclut Kambale Ndende avec amertume, « on quitte Vitshumbi les mains vides, sans avoir pu savourer un seul Mustiko ni ramener un poisson à sa famille à Goma ».
Face à ce naufrage écologique et social, l’urgence est absolue. La restauration des frayères du lac Édouard, la lutte sans merci contre la pêche illégale et la protection stricte du Parc national des Virunga ne sont plus de simples slogans environnementaux. Ce sont des conditions vitales pour maintenir la survie des populations et faire revivre la légende du Mustiko.
Victoire Katembo Mbuto