De plus en plus des agriculteurs malnutris en province du Kwilu


Dans le territoire de Gungu, en province du Kwilu, les agriculteurs récoltent le maïs en abondance. Mais, l’absence de routes praticables les isole des grands marchés urbains. Pour survivre, ces producteurs distillent leurs productions en « Lotoko » (alcool artisanal frelaté). Conséquence : la malnutrition frappe de plein fouet des agriculteurs.

En République Démocratique du Congo, le territoire de Gungu (province du Kwilu) offre des terres agricoles d’une fertilité exceptionnelle. Ici le maïs pousse avec générosité. Et la majorité des ménages vit du travail de la terre. Cependant, la richesse des sols ne garantit plus la sécurité alimentaire ni la prospérité économique des habitants.

La dégradation avancée des routes de desserte agricole isole les bassins de production. Elle empêche les paysans d’acheminer leurs récoltes vers les marchés urbains, comme Kikwit ou Kinshasa.

Les producteurs transportent leurs sacs de maïs à dos d’homme ou à vélo© Photo Gloire Sikwaya

Dans le village de Kilembe, le nommé Mavanga, cultivateur et père de famille, témoigne du désarroi des producteurs : « À la grande comme à la petite saison, il m’arrive de produire une trentaine de sacs de maïs. Mais nous ne savons pas comment en tirer profit. Nos routes restent dans un état impraticable. Acheminer nos marchandises vers les centres urbains comme Kikwit ou Kinshasa relève d’un véritable calvaire », se lamente-t-il.

Les spéculateurs s’en mêlent

Ce blocage logistique illustre mieux l’un des plus grands défis de la sécurité alimentaire en RDC : la rupture du lien entre la grande production rurale et le difficile accès aux produits agricoles dabs des milieux urbains.

Pourtant des grandes villes comme Kinshasa ou Kikwit subissent souvent des pénuries récurrentes qui font flamber les prix du maïs sur les marchés. Cette cherté détériore le pouvoir d’achat des ménages urbains et accentue la précarité alimentaire.

Pendant ce temps, à quelques centaines de kilomètres de là, les villages ruraux de Gungu croulent sous des stocks de maïs qui pourrissent sur place, faute de transport. Ce déficit d’infrastructures crée ainsi un déséquilibre majeur : une rareté artificielle en ville et un gaspillage destructeur dans les campagnes.

Des paysans produisent des grandes quantités alors qu’en ville il y a pénurie du Maïs © Photo Gloire Sikwaya

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Face à cet enclavement, les agriculteurs s’enferment dans un piège. Les producteurs qui transportent leurs sacs de maïs à dos d’homme ou à vélo subissent des pertes considérables sur des pistes impraticables. Pour éviter le pourrissement total des grains, beaucoup se résignent à céder leur récolte à des prix dérisoires, qui ne couvrent même pas leurs coûts de production.

« Des intermédiaires venus de la ville nous prêtent de l’argent, à condition que nous leur livrions notre maïs à la récolte. Bien que cette somme ne récompense pas nos efforts, nous acceptons faute d’alternative », confie Marie-Louise, agricultrice dans la région. Même son de cloche pour sa voisine : « Nous manquons de tout : de sucre, de savon, de vêtements, de sel… Des commerçants en profitent pour échanger ces produits de base contre notre maïs. Malheureusement, cet échange inégal ne couvre pas nos besoins essentiels. Au final, nous nous retrouvons sans réserves alimentaires parce que nous avons tout troqué ».

Tout dans l’alcool pour la survie

Désespérés par l’absence de débouchés commerciaux légitimes, de nombreux paysans adoptent une stratégie de survie. Pourtant cette stratégie est lourde de conséquences : ils distillent le maïs pour fabriquer un alcool fort artisanal, communément appelé « Lotoko » ou « Agene ». « Avec mes enfants, nous préférons fabriquer du Lotoko avec notre propre maïs plutôt que de le céder à vil prix. La revente de cette boisson génère de bons bénéfices. Cela nous pousse parfois à vider nos stocks de grains pour trouver l’argent nécessaire à la scolarisation de nos enfants », explique Madimbu, agriculteur et distillateur.

Sur le plan économique immédiat, les villageois font un calcul pragmatique :

  • La vente d’un bidon d’alcool traditionnel au village rapporte environ 60 000 Fc.
  • L’acheminement de cette marchandise à vélo ou à moto vers Kikwit dégage une plus-value de 20 000 Fc par unité.
  • La revente de ce même bidon à Kinshasa multiplie les gains initiaux par quatre ou cinq.
La revente de cette boisson génère de bons bénéfices. Cela nous pousse parfois à vider nos stocks de grains © Photo Gloire Sikwaya

Mais cette rentabilité de court terme masque un désastre sanitaire et social. Ce choix de survie économique entraîne un bouleversement social alarmant. Le maïs, qui devrait être la base de l’alimentation locale, est détourné au profit de la production d’alcools de contrebande.

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Redoox Yongo, un journaliste local qui a étudié ce phénomène dans le territoire de Gungu, observe le désastre : « Les paysans récoltent d’importantes quantités de maïs, mais ils manquent de liquidités pour subvenir aux besoins de leurs foyers et scolariser leurs enfants. Pour obtenir du cash, ils vident leurs stocks pour fabriquer de l’alcool, quitte à passer la nuit sans manger. Résultat : dans ces villages qui produisent pourtant du maïs et du manioc en abondance, la population souffre de malnutrition et se fragilise ».

Un impact dévastateur sur la santé publique

Cette pratique entraîne des conséquences sanitaires alarmantes. Les réserves alimentaires des ménages s’épuisent rapidement et les revenus de l’alcool ne permettent pas d’acheter une nourriture variée. Les enfants ainsi que les femmes enceintes ou allaitantes subissent de plein fouet cette crise nutritionnelle. « Dans nos centres de santé, nous recevons un nombre croissant de patients présentant des signes sévères de malnutrition. Ils viennent parfois de très loin, depuis l’intérieur du territoire », alerte un responsable sanitaire basé à Mukedi, une localité de Gungu.

Selon les données publiées par le Programme Alimentaire Mondial (PAM), la province du Kwilu comptait près de 905 000 personnes touchées par la malnutrition en milieu rural, dont 487 000 enfants et 418 000 femmes. Ce bilan humain s’alourdit chaque jour un peu plus.

L’inauguration récente du barrage hydroélectrique de Kakobola à Gungu apporte une avancée majeure sur le plan énergétique. Pourtant, le paradoxe agricole demeure entier. L’électricité seule ne peut remplacer les voies de transport.

Sans une réhabilitation urgente des routes de desserte agricole permettant de relier des nombreux villages et domaines agricoles aux centres de consommation, le Kwilu continuera d’assister, impuissant, à la transformation de son « grenier agricole » en une zone où la famine menace des milliers de vies.

Gloire Sikwaya


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