Des salles de cours surchargées aux laboratoires sous-équipés, en Afrique Francophone l’image de la recherche scientifique est peu reluisante. Le constat au quotidien reste amer : faible budget public pour la recherche, manque de visibilité des résultats des chercheurs, absence de réseaux professionnels. A cela s’ajoute la pression sociale omniprésente. L’essor de la relève scientifique reste incertain.
Afin de faire le point sur ces défis majeurs, vers fin 2025 l’Université de Goma (UNIGOM) a réuni des universitaires du continent lors de deux journées scientifiques consacrées au métier de jeune chercheur en Afrique francophone. Pour Marielle Kalokoso, enseignante à l’Université de Bertoua au Cameroun, explique que « le jeune chercheur scientifique n’est pas une question d’âge, mais plutôt la personne qui fait ses premiers pas dans la recherche », rappelle-t-elle pour lever toute ambiguïté sur ce statut émergent.
En Afrique francophone, dans le domaine de la recherche scientifique, le constat reste encore amer. Face au sous-financement chronique, à la gérontocratie académique et à l’isolement méthodologique, des jeunes chercheurs traversent un véritable parcours du combattant.
Des résultats plus dans des bibliothèques que sur le terrain

En effet, des jeunes chercheurs sont souvent mal compris au sein de leur communauté. La plupart des gens disent ne pas comprendre leur rôle dans la société. Cette perception négative provient souvent du fait que plusieurs études sont menées sans que les résultats ne soient partagés avec les populations locales. Un doctorant en santé publique à l’Université de Goma témoigne : « On se moque parfois de nous dans la communauté, en disant que notre travail ne finit jamais ». Aussi, selon ce chercheur, le problème majeur reste la gérontocratie académique.
Dans cette même perspective, Dr Paulin Nyengo Olenge, enseignant à l’Université de Bunia, dresse un constat sévère. Pour lui, malgré la hausse du nombre de doctorats soutenus, les retombées concrètes sur la société restent marginales. « La thèse ne doit pas servir de simple diplôme ou de trophée, mais constituer un capital intellectuel orienté vers la santé, l’agriculture ou l’énergie », suggère-t-il.
Aussi, des chercheurs séniors doutent des méthodes de jeunes chercheurs qui intègrent les nouvelles technologies de l’information et de la communication dans le recherche. « Certains professeurs en RDC se voient plus professeurs que les autres. S’il y avait un grade de sous-professeur, je serai appelé ainsi probablement par certains collègues professeurs », indique, avec humour, Docteur Legrand Cirimwami de l’Université du Cinquantenaire.
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Sous cet angle, des mutations rapides, comme l’avènement de l’intelligence artificielle (IA) bouleversent désormais les pratiques de recherche. Marielle Kalokoso y voit un catalyseur incontournable, à condition de préserver la rigueur scientifique : « L’IA rénove le métier de chercheur. Elle accélère le travail méthodologique. Néanmoins, nous devons absolument conserver les principes méthodologiques traditionnels tout en intégrant ces nouveaux outils numériques ».
De son côté, Mboneza Kabanda, qui intervient en ligne depuis les Philippines, soulève la nécessité d’un regard critique avant l’adoption des outils numériques. « Le chercheur doit d’abord questionner l’utilité de la technologie avant de l’accepter. Les chercheurs doivent avoir à cœur les questions éthiques et morales dans l’utilisation de l’IA »
Prioriser toujours les vrais problèmes de société

Face au spectre d’une science déconnectée du réel, le Dr Idah Razafindrakoto, représentante du Global Development Network, exhorte les chercheurs à cibler des sujets d’impact direct pour leurs nations. « Une recherche qui n’améliore pas les conditions de vie des populations reste incomplète », tranche-t-elle. Selon elle, le métier exige une rigueur méthodique, une analyse critique constante et une grande endurance intellectuelle.
Pour réussir dans cet écosystème scientifique, l’experte préconise une feuille de route claire et pragmatique :
- Maîtriser la gestion administrative : Savoir poser sa candidature à des appels à projets, planifier sa recherche et gérer son temps représente déjà la moitié du travail académique.
- Cultiver sa propre singularité : Identifier une ligne directrice précise et cibler un domaine encore inexploré pour bâtir sa crédibilité sur le long terme.
- Pratiquer la co-production du savoir : Associer directement les autorités publiques, les communautés locales et les chercheurs afin de garantir que toutes les voix enrichissent la science et s’approprient les résultats.
- Développer une veille stratégique : S’abonner aux revues spécialisées et s’insérer très tôt dans les réseaux de publication pour construire une carrière stable.
Par ailleurs, dans un environnement où la pression pour publier s’intensifie, le Dr Tétédé Rodrigue Christian de l’Université Nationale d’Agriculture du Bénin met en garde contre les dérives commerciales. Il invite les jeunes universitaires à se méfier des éditeurs frauduleux qui sollicitent des soumissions payantes après une première parution : « Faites extrêmement attention. Ces revues prédatrices ne possèdent aucun comité de lecture par les pairs et détruisent la crédibilité du chercheur ».
Réinventer la recherche scientifique
D’autres chercheurs invitent des jeunes chercheurs à s’investir dans une recherche plus inclusive, ancrée dans les réalités des communautés et orientée vers des solutions durables. Ils pensent que la participation des communautés dans la production des connaissances est un premier pas. « Une démarche de co-production des connaissances qui implique chercheurs, communautés locales et autorités publiques favorise une meilleure appropriation des résultats et renforce la résilience collective au service des biens communs », soulignent-ils.
Pour surmonter les contraintes logistiques et la fracture numérique, le chercheur propose une solution novatrice : créer des incubateurs virtuels. Cette démarche permettra de transformer les travaux universitaires en entreprises innovantes et d’offrir un mentorat à distance aux étudiants vivant dans des zones reculées.

Aussi, soulignons-le, le positionnement des universitaires africains sur la scène internationale passe par le renforcement de la diplomatie scientifique. Nana Kevin, chercheur postdoctoral à l’Université de Douala au Cameroun, préconise d’utiliser la science comme un levier d’alliance, de neutralité et de coopération entre les nations. De son côté, Théodore Katembo Zawadi, de l’Université de Goma, rappelle l’urgence de financements publics stables : « Sans budgets d’État garantis et sans lois précises, la recherche ne pourra jamais guider les politiques publiques ».
Enfin, pour sortir du cadre strictement académique, plusieurs intervenants préconisent de vulgariser la science à travers des fiches techniques, des guides pratiques ou des « livres d’innovations ». Plus explicite, Rafalimanana M. Isabelle de l’Université de Fianarantsoa à Madagascar encourage l’usage de formats numériques attractifs : vidéos courtes, blogs et publications régulières sur les réseaux sociaux.
Professeur Ordinaire Joseph Nzabandora, secrétaire général chargé de la recherche à l’Université de Goma exhorte quant à lui, les jeunes chercheurs à s’investir dans des travaux capables d’apporter des solutions concrètes aux problèmes sociaux, en dépit des multiples contraintes : « Pour relever plusieurs défis, il est essentiel de produire, publier et diffuser les connaissances afin d’améliorer les conditions de vie des populations francophones ».
Victoire Katembo Mbuto