Dans les forêts du bassin du Congo, la spoliation des terres menace les Pygmées d’extinction


Des peuples autochtones Pygmées, premiers gardiens de la biodiversité du Bassin du Congo, se retrouvent aujourd’hui chassés de leurs terroirs. Ils vivent à l’errance à Beni, Goma et dans d’autres centres urbains de la RDC. Malgré la promulgation en 2022 d’une loi qui protège leurs droits, le paradoxe persiste : l’accès à la terre reste une épreuve critique. Me Olivier Ndoole Bahemuke, membre de l’ACEDH (Alerte Congolaise pour l’Environnement et les Droits de l’Homme), décrypte cette situation qui menace aussi la conservation des forêts.

Icicongo : Pourquoi de nombreuses familles autochtones se retrouvent-elles sans terre ou dans la rue à Beni, Goma et dans d’autres villes ? Pourtant la loi de 2022 protège au moins leurs droits fonciers ?

Me Olivier Ndoole : La situation interpelle. Elle interroge directement nos politiques publiques et nos engagements envers la gouvernance responsable des ressources naturelles.

C’est une question qui soulève des interrogations par rapport à la politique générale et aux pratiques globales en matière de respect, non seulement des normes, mais aussi des orientations et des directives volontaires qui existent sur la gouvernance responsable, transparente et durable des ressources naturelles. Mais aussi sur la répartition de ces ressources naturelles au profit des peuples autochtones et des communautés locales.

En RDC, un paradoxe qui choque persiste. D’un côté, les lois et les directives internationales garantissent un terroir aux peuples autochtones Pygmées. De l’autre, la réalité du terrain les condamne à la précarité.

Le problème ne réside pas dans l’absence de textes juridiques. Nous devons interroger aussi l’injustice institutionnelle, l’inaction de l’État et les pratiques locales de marginalisation. La terre est notre première ressource naturelle. L’État échoue à garantir son accès juste, sécurisé et durable.

Icicongo : Que doivent faire les organisations de défense des Pygmées pour dépasser le simple plaidoyer et transformer la réalité foncière ?

Me Olivier Ndoole : L’activisme classique ne suffit plus. Les organisations doivent engager des actions démocratiques et directes pour réformer les pratiques sur le terrain.

Aussi, l’enjeu dépasse l’accès ponctuel à une parcelle. Il exige un accès sécurisé, juste et durable. Nous observons des tensions similaires dans d’autres provinces, comme la Mongala. Là-bas, les multinationales forestières et minières accumulent les conflits fonciers avec les communautés locales.

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Sans des actions judiciaires et politiques fermes, la superposition des droits d’exploitation minière et forestière va aggraver la spoliation des terres autochtones. « Il est inconcevable de désigner les Pygmées comme les gardiens de la forêt tout en les abandonnant dans l’insécurité foncière. Mettre en danger ces communautés, c’est menacer l’avenir climatique de toute la planète ».

ici, Me Olivier Ndoole avec des peuples autochtones

Icicongo : Quelles sont les conséquences écologiques et climatiques si l’État ne sécurise pas les terres des autochtones ?

Me Olivier Ndoole : Les conséquences sont désastreuses. D’abord, c’est un déni du Droit et un échec de l’État de droit. L’État viole ses propres lois et politiques forestières.

Ensuite, c’est une menace directe pour l’avenir climatique mondial. La terre représente l’identité, l’habitat et la sécurité alimentaire. Elle génère les revenus nécessaires pour se soigner et éduquer ses enfants.

Aujourd’hui, une mauvaise gouvernance foncière favorise la marchandisation des terres. De puissants acteurs politiques et économiques accaparent d’immenses superficies. Les paysans et les autochtones ne peuvent pas rivaliser. « Si nous n’instaurons pas une gouvernance populaire du climat avec ces communautés, nos forêts disparaîtront ».

Icicongo : Quelles mesures concrètes l’État doit-il appliquer pour fermer l’écart entre la loi et la réalité du terrain ?

Privé de sa terre, un autochtone perd tous ses moyens de subsistance. La loi de 2022 offre un cadre, mais elle reste une coquille vide sans actes d’application.

L’État doit prendre des mesures courageuses. La pauvreté et l’analphabétisme vulnérabilisent les communautés face aux spoliateurs. Je propose une mesure judiciaire stricte : pour chaque projet affectant un territoire autochtone, le Barreau doit désigner un avocat gratuit.

Car, ce ne sont pas seulement les peuples autochtones qui sont victimes de cette marginalisation, mais aussi les personnes moins instruites dans les communautés rurales. Le fait de ne pas avoir accès à l’instruction ou à un avocat constitue une vulnérabilité pour les communautés locales et autochtones.

C’est important de se mobiliser pour renforcer les orientations au niveau des affaires foncières. Il faudrait notamment exiger que, pour toute activité qui doit être menée sur un territoire autochtone, le barreau puisse désigner un avocat afin d’assister gratuitement les peuples autochtones. « Par exemple lorsqu’il n’y a pas eu de consentement libre, préalable et éclairé, toute transaction qui devrait s’effectuer pourrait être déclarée nulle et sans effet ».

Icicongo : Comment concilier la protection des parcs nationaux (comme les Virunga ou Kahuzi-Biega) avec les droits fonciers des autochtones ?

Me Olivier Ndoole : Nous devons renforcer l’autonomie juridique des Pygmées pour qu’ils défendent eux-mêmes leurs intérêts, sans intermédiaires illégitimes. Les gestionnaires des aires protégées doivent intégrer les peuples autochtones comme des partenaires essentiels de la justice climatique.

Soyons réalistes : ce serait tromper l’opinion de penser que les peuples autochtones qui vivent autour du parc national des Virunga ou de Kahuzi-Biega peuvent encore avoir le même mode de vie que leurs ancêtres, qui vivaient de la chasse et de la cueillette dans la forêt. Il faut donc réfléchir à la manière de réadapter cette situation, de les faire participer à la gestion et de leur permettre de bénéficier des retombées de la conservation, sans que certains acteurs se présentent comme leurs intermédiaires.

C’est pourquoi, il faut privilégier des discussions transparentes et responsables qui tiennent compte à la fois des besoins individuels et communautaires des peuples autochtones aujourd’hui, mais aussi des impératifs de justice climatique. On ne pourrait pas remettre en cause la justice climatique. Ceci implique de réfléchir à des modèles de sécurité qui garantissent les droits, l’avenir climatique, mais aussi des opportunités juridiques et institutionnelles adaptées aux droits et aux besoins des peuples autochtones pygmées.

Ainsi donc, protéger les droits des peuples autochtones reste la seule stratégie efficace pour préserver les forêts du Bassin du Congo et assurer notre survie commune.

Propos recueillis par Victoire Katembo Mbuto


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