Le calvaire des demandeurs des passeports à Beni, au Nord-Kivu

Passeport Biométrique de la RDC

A Beni, chef-lieu provisoire du Nord-Kivu, à environ 350 kilomètres au Nord de Goma, obtenir son passeport relève d’un parcours de combattant. Magouilles, corruptions, pots-de-vin, lenteurs administratives, manque de transparence … tous ces désordres se donnent rendez-vous dans le processus d’obtention de passeport biométrique.  

Ce jeudi 13 Novembre, près de l’Hôtel de ville de Beni, l’esplanade du bâtiment blanc immaculé est empli du monde. Sous un soleil de plomb, des milliers de demandeurs de passeports s’y entassent, serrés les uns contre les autres. Des files d’attente interminables se constituent puis se défont et vice-versa. L’impatience et la fatigue se lisent sur des visages. « Je suis venu de Goma. Je suis ici à Beni depuis plus d’une semaine. J’ai déjà dépensé plus de 200 dollars, mais je n’ai toujours pas accès à la capture », dénonce Samson Kitambala (nom d’emprunt pour raisons de sécurité), un requérant visiblement fatigué.

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Une faible voix dans un mégaphone qui cite certains noms des candidats s’entend faiblement dans le vacarme. Au même moment, une autre liste circule en coulisse. « Ils font semblant d’appeler. Mais ce sont les gens véhiculés qui passent en premier. Nous sommes humiliés », déplore Justin Kasereka, un autre demandeur, visiblement en colère. Selon lui, ce sont les « recommandés », qui passent avant tout le monde. « Ici, sans connaître quelqu’un ou sans payer plus d’argent, tu peux attendre des semaines sans avancer d’un pas. Parfois on donne de la corruption mais rien ne marche », se plaint Justine visiblement frustrée. 

L’impatience et la fatigue se lisent sur des visages des demandeurs des passeports, Photo VKM

Dans le centre de capture de Beni, nombreux sont ceux qui attendent de passer pour la capture mais en vain. Leurs noms ne sont jamais cités lors d’appel des listes. Pourtant, leurs identités et empreintes digitales figurent déjà dans le registre de l’Agence Nationale de Renseignement.

Payer au-delà du prix officiel

En effet, des demandeurs de passeport viennent de plusieurs villes et agglomérations de la RDC : Goma, Bukavu, Kisangani, Uvira, Lubero, Butembo, Kasindi, … Nombreux affrontent des zones insécurisées, des routes délabrées … pour atteindre le centre de capture. Ils vont jusqu’à débourser des grosses sommes pour les billets de voyage, des frais de tracasseries routières pour des groupes armés, des rebelles ou même des forces régulières.

A cela s’ajoutent les frais d’hébergement, de restauration et de transport local en ville de Beni. Mais, cela ne garantit pas l’accès facile au centre de capture, déplore le prénommé Jackson. « J’ai vendu ma moto pour que j’obtienne le passeport… Aujourd’hui, je n’ai plus rien. Maintenant ce sont mes proches qui prennent en charge. À l’hôtel, je n’ai plus de garanti qu’on va continuer à m’héberger et je n’ai pas de famille ici à beni. Cela fait maintenant une semaine et quelques jours que j’attends la capture, mais en vain ».

Pourtant les instructions nationales prévoient l’obtention gratuite d’un numéro NIF en ligne et la paie de 75 dollars à la banque Equity BCDC. Ce qui n’est pas le cas dans la procédure réelle. A Beni, les demandeurs se heurtent à une série de frais additionnels. « Une contribution de 20 dollars à débourser à l’ANR. Il faut aussi payer 30 à 40 dollars pour passer à la machine de capture », indique un demandeur.

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A ces frais, il faut aussi ajouter des montants réclamés par certains agents de sécurité pour « faciliter », selon leurs dires, l’accès aux différentes étapes de capture. « J’ai payé 10 dollars rien que pour entrer dans les locaux de l’ANR. Après on m’a exigé 20 dollars pour l’identification et l’enregistrement des empreintes, toujours à l’ANR. Et pour qu’on classe mon dossier parmi les favoris, j’ai déboursé 40 dollars de plus. Seulement à l’ANR j’ai payé 70 dollars américains », explique un requérant. « Moi, j’ai donné 50 dollars pour accélérer le processus, mais mon dossier n’avance toujours pas. Et même pour avoir un numéro NIF, j’ai débourser payer 20 dollars », ajoute la prénommée Neema.

Aucune pitié pour des vulnérables

Sur le site de capture, pot-de-vin, influence politique ou militaire font désormais la norme. Des promesses de rétablir l’ordre s’évaporent au bout de lèvres. « Ils disent qu’ils viennent mettre de l’ordre, mais c’est faux. Même les autorités de la PNC connaissent la situation. On peut appeler près de 100 personnes par jour, mais à peine 20 personnes vont passer et après beaucoup de réclamations », dénonce Madame Alame, assise sur une pelouse, le regard inquiet.

La vulnérabilité de certaines personnes semble invisible. Femmes enceintes, personnes vivant avec un handicap ou du troisième âge tous se soumettent aux mêmes conditions. Certains essaient de se faire entendre, mais la patience s’épuise vite.  « Malgré mon âge avancé, je viens de passer plus de deux semaines d’attente. C’est après une révolte que j’ai accéder à la salle de capture », raconte la prénommée Monique, âgée de plus de 60 ans, le foulard serré autour de la tête.

Même son de cloche pour Rachelle, une femme enceinte d’une trentaine d’années. Elle a aussi participé à la révolte. Mais toutes leurs démarches sont restées vaines. « Je suis arrivée devant la machine. Ici on me dit que mon dossier est introuvable. Tous mes efforts sont tombés à l’eau », se désole-t-elle. M. Sulemani, handicapé de son état, passe aussi des longues journées, sous le soleil, en attendant l’accès à la salle. « Chaque jour, ils me disent de revenir… mais je suis traitée comme les autres. Je suis toujours laissé à mon triste sort », confie-t-il, fatigué et déçu par cette attente interminable.

Des pertes des dossiers s’en mêlent  

La perte de dossiers est un autre prétexte pour soutirer de l’argent. Certains agents, surtout ceux de l’ANR, surprennent souvent. Ils disent à certains qu’ils ne trouvent pas leurs dossiers.  « Après plusieurs appels des listes, je n’ai pas entendu mon nom. Quand j’ai demandé des informations, un agent m’a demandé de l’argent pour retrouver mon dossier » s’inquiète Madame Desanges.

Malgré les multiples cris d’alarme, rien ne bouge. Des élus provinciaux se contentent seulement de passages symboliques pour « superviser », selon leurs propres termes. Mais aucune solution concrète. « Même des élus corrompent pour accéder à la capture », souligne M. Paul. « Si même les députés provinciaux se livrent à la corruption, alors nous, simples citoyens lambda, que pouvons-nous faire ? » interroge-t-il, visiblement dépité.

Certains gestionnaires du centre justifient les retards et les dysfonctionnements par la faible disponibilité des machines de capture biométrique et la perturbation de la connexion qui affecte le serveur. Selon eux, l’insécurité persistante dans la région obligerait les autorités à déplacer régulièrement le matériel ou à limiter son utilisation, provoquant des pannes, des coupures de service et des ralentissements.

Victoire K. M