Du côté congolais, sur le lac Edouard, la faible production insécurise les pécheurs


Depuis plusieurs années, la marine ougandaise arrête et emprisonne des pêcheurs congolais sur le lac Edouard. Ces derniers, confrontés à la dégradation de leurs rendements, franchissent illicitement la frontière lacustre. Une pratique que la sécurité ougandaise ne supporte pas.

Jeudi 2 octobre 2025, un affrontement a éclaté entre les éléments de la force navale de la République Démocratique du Congo et la marine ougandaise sur lac Edouard. Selon des sources à Kyavinyonge, à la côte Nord-Ouest du lac, les militaires congolais ont franchi de manière illicite la frontière lacustre lors de la patrouille. « Les militaires Ougandais ont ouvert le feu sans avertissement, ni justification. Ils ont pris pour cible les militaires Congolais. Il y a eu des échanges des tirs entre les deux camps », rapportent des sources locales à Kyavinyonge. Dans cette partie du lac Edouard, des acteurs de la société civile accusent souvent la marine ougandaise d’attaquer, incarcérer, torturer voire occasionner des morts du côté des pêcheurs congolais.

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Le major Tshitsonzo Tabaro, porte-parole de l’infanterie de Mbarara au sein de l’armée ougandaise (UPDF), qui confirme l’information, indique qu’une coordination conjointe entre les forces des deux pays est désormais envisagée afin de prévenir d’éventuels incidents similaires. C’était à l’issue de la rencontre tenue à Kasindi, entre le général de division Stéphan Mugera, commandant de la division de montagne de l’UPDF et le général de brigade Mugisa Joseph des FARDC. « Nous ne connaissons pas les militaires qui circulaient sur le lac. Ils ont tiré sur l’un de nos militaires, qui est mort sur le champ », a expliqué le major Tabaro.

Une pirogue de pêcheurs congolais dans les eaux profondes du lac Édouard. 

De plus en plus des violations de la frontière lacustre

En juin 2025, le gouvernement provincial du Nord-Kivu a annoncé la libération de 220 moteurs hors-bords ainsi qu’une trentaine de pirogues des pêcheurs congolais. Ces intrants de pêche ont été remis à leurs propriétaires dans l’enclave de pêche de Kyavinyonge, sur la côte nord-ouest du lac Edouard. « Ces engins avaient été saisis par les services de sécurité ougandais depuis mars 2024. Cette libération est le fruit des interventions du gouvernement provincial et de ses différents partenaires comme le comité local de pêcheurs », explique Joël Vyalengekania, membre de SAPIAKYA, un regroupement de pêcheurs de Kyavinyonge.

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En effet, la marine ougandaise accuse souvent des pêcheurs congolais de violer la frontière lacustre entre la RDC et l’Ouganda sur le lac Edouard. De leurs côtés, des pêcheurs congolais se justifient que c’est la rareté des poissons dans leur zone qui les pousse à aller même au-delà des limites. Selon le gouvernement provincial du Nord-Kivu, depuis le début de cette année, plus de cinquante pêcheurs sont déjà libres. Ceci grâce à l’intervention des associations locales de pêcheurs et du gouvernement provincial avec paiement d’une amende de 150 dollars américains pour chaque pêcheur.

Moins des poissons, plus des conflits

Les arrestations de pêcheurs congolais par la marine ougandaise sur les eaux du lac Édouard deviennent de plus en plus fréquentes. Cette situation, affecte non seulement les relations entre la RDC et l’Ouganda, mais aussi la vie socio-économique des familles de pêcheurs. « Les poissons sont devenus si rares dans la partie congolaise. Il est vrai que nous traversons la frontière avec nos embarcations pour attraper plus de poissons, mais nous sommes parfois arrêtés illégalement par la marine ougandaise », se justifie le prénommé Emmanuel Katavali (nom d’emprunt d’un pêcheur de Kyavinyonge).

Des pêcheurs Congolais à l’ancrage sur les eaux du lac Édouard

Cette rareté entraine la malnutrition et le déséquilibre économique dans les familles de pêcheurs congolaises autour du lac Edouard. Une étude sur la pêche illicite dans les eaux transfrontalières du lac Édouard indique que des pêcheurs congolais, confrontés à la rareté des poissons, n’ont d’autre choix que de violer la frontière maritime. « Le lac Édouard nourrit de nombreuses personnes. Mais il doit d’abord nourrir ses riverains. Les commerçants, les transporteurs et les vendeurs d’intrants de pêche gravitent autour de cette chaîne de valeur. Cependant, avec la faible production, les pêcheurs se voient contraints de traverser la frontière, même si parfois ils sont emportés par les courants marins », explique Zobenat Muhindo Kamuha, auteur de cette étude.

Des épouses de pêcheurs attendent impatiemment les prises de leurs maris point d’accostage de l’enclave de pêche de Vitshumbi. Ces poissons sont évacués par des kijeki. 

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Lors du point de presse, en ville de Beni, en marge de la célébration du centenaire du parc national des Virunga, le 21 avril 2025, l’institut Congolais pour la conservation de la Nature indique la pêche illégale a pris de l’ampleur dans les baies et frayères avec l’utilisation des filets inférieurs à 4,5 pouces. « On y applique des méthodes comme la pêche à la nasse qui consiste aussi à installer dans les canalisations creusées aux abords du lac. Elles ne capturent que les tilapias en période de frais et incubation. Il y a aussi La pêche au tam-tam pour encercler un espace d’eau avec un filet de maillage de 3 à 3,8 pouces. Puis on effraye les poissons de la zone par frappe répétée de l’eau », note le rapport sur l’analyse rétrospective du lac Édouard d’Environnement Sain et Développement Durable pour Tous (EST).

Aussi, des arrestations de pêcheurs congolais affectent plusieurs ménages de pêcheurs.  Selon les recherches de Muhindo Kamuha Zobena, à leurs libérations, certains pêcheurs retrouvent leurs épouses entre les mains d’autres hommes. « Les conséquences des arrestations de pêcheurs congolais sont à la fois économiques et sociales. Quand les autorités ougandaises font payer les pénalités, on fait recours au niveau des ménages. Les familles se disloquent à cause de ces arrestations de pêcheurs surtout en contractant des dettes pour libérer leurs proches ».

Des pêcheurs illégaux dans une piroguette commencement appelée  » Dingé » sur le lac Édouard.

Des accords non respectés

Depuis plus de deux décennies, le lac Edouard est devenu un point sécuritaire sensible pour des pêcheurs congolais. Pourtant, l’accord bilatéral sur la gestion durable des ressources halieutiques et d’aquaculture dans le bassin des lacs Edouard et Albert entre les deux États existe depuis 2018. Cet accord vise à établir des législations, des politiques, des procédures et des normes relatives aux ressources halieutiques. Il s’applique aux lacs Édouard et Albert et a pour objectif de gérer efficacement les écosystèmes aquatiques pour prévenir les impacts négatifs sur les ressources. « Chaque partie doit appliquer cet accord à toutes les personnes, navires et aéronefs relevant de sa juridiction ou de son contrôle, y compris à ses ressortissants au-delà des juridictions nationales », précise le troisième article de cette convention.

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D’autres facteurs qui influencent la mauvaise gestion du lac Édouard se retrouvent les conflits de responsabilités. D’une part, l’institut Congolais pour la conservation de la nature (ICCN) se réclame le droit de protéger les écosystèmes du lac Édouard. De l’autre côté, le ministère de la pêche et élevage, le ministère de l’environnement ainsi que l’administration locale se disent aussi avoir le droit sur la pêche. « Il faut clarifier les responsabilités de chaque intervenant sur le lac Édouard », suggère Zobenat. Ces conflits de responsabilités sont aussi des sources des incompréhensions dans différentes pêcheries. Jimmy Safari Kahamwiti, chargé de communication de la COPEVI (Coopérative des Pêcheurs de Virunga) pense qu’il faut assainir le lac Édouard dans sa partie congolaise.

Victoire Katembo Mbuto