A Matanda, Katwa et Kitatumba, la riposte à Ebola investit des concessions sanitaires déjà fréquentées. Mais les expériences de la riposte de 2018-2020 et la surmédiatisation des guérisons, à Butembo, la bonne distance entre l’urgence épidémique et la confiance communautaire s’effondre de plus en plus.
Ce jeudi 28 août, il est 19 heures. La nuit enveloppe déjà la ville de Butembo. À l’hôpital général secondaire de Matanda, les activités ordinaires ralentissent. Mais le calme habituel ne dure pas. Des marteaux frappent. Les échafaudages grincent. Sous la lumière des projecteurs, des dizaines d’ouvriers s’activent sans relâche dans la concession de l’hôpital. Les structures légères montent rapidement. Des armatures en bois apparaissent, puis les tôles ondulées prennent place. Ici, on construit en urgence un Centre de traitement d’Ebola, un CTE.
Pour les habitants, cette scène nocturne surprend. Dans la culture locale, les chantiers s’arrêtent généralement avant la nuit. Celui-ci poursuit pourtant son activité sous les projecteurs.
Mais au-delà du bruit des travaux, une autre inquiétude s’installe. Des riverains qui exercent leurs activités commerciales autour de l’hôpital Matanda observent le chantier avec méfiance. Ils ne voient pas seulement une construction destinée à renforcer la réponse sanitaire. Ils y voient aussi un risque qui s’installe à leur porte. « Vaka himbira e’shi sinda » « On construit des tombes », lance un conducteur de mototaxi qui nous transporte cette nuit-là.
L’inquiétude gagne aussi l’hôpital
De l’autre côté de la clôture en tôles, un riverain observe le chantier avec amertume. « On ne dort plus. Pas à cause du bruit des travaux, mais à cause de ce que cela signifie. On se demande pourquoi ils installent ça juste à l’entrée de l’hôpital ? », s’interroge-t-il. Mais, la peur ne touche pas seulement les riverains. Elle gagne aussi une partie du personnel soignant de Matanda. L’arrivée du CTE fait craindre à certains une perturbation du fonctionnement quotidien de l’établissement.
Un membre du personnel, qui a voulu rester anonyme, raconte sa détresse : « Depuis qu’on a lancé ces travaux, certains malades nous appellent pour que nous leur prescrivions des médicaments au téléphone. D’autres demandent à certains médecins de passer à leur domicile pour les consulter. Certains préfèrent même éviter l’hôpital où l’on construit un centre de traitement d’Ebola. Les gens pensent que l’air même de l’hôpital est devenu contagieux ».
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Ces réactions placent certains soignants dans une situation inconfortable. Ils doivent continuer à assurer leur mission alors qu’une partie des patients associe désormais l’établissement à Ebola. Ils se retrouvent ainsi en étau entre leur devoir professionnel et la défiance suscitée par les CTE. Pourtant, sur le papier, le circuit du patient prévoit une séparation stricte entre la zone d’isolement et les consultations générales. Le dispositif médical cherche donc à empêcher les contacts entre les différents circuits de prise en charge.
Mais une autre barrière existe : celle de la perception. « La proximité géographique du CTE avec les soins de routine crée une confusion permanente chez le patient », explique un médecin. Il décrit une scène désormais familière : un patient arrive pour une crise de paludisme ou une fièvre typhoïde. Dans l’enceinte de l’hôpital, il voit passer des ambulances, entend leurs sirènes et croise des équipes en équipement de protection individuelle, les EPI. « Inévitablement, il associe son séjour à l’hôpital à une exposition directe à Ebola. Le soin ordinaire devient une source de stress insupportable », poursuit le médecin.
La promiscuité des soins ne rassure pas aussi
Cette inquiétude se nourrit aussi des expériences précédentes. Certains habitants évoquent les cas de soignants qui ont contracté la maladie dans l’exercice de leur métier. Le décès, le 10 août, du neurochirurgien Charles Munyumu, médecin à l’hôpital secondaire de Matanda, ravive brutalement cette peur. Son décès rappelle, aux yeux de nombreux habitants, combien la frontière entre les soins ordinaires et une épidémie peut paraître fragile.
Face à ces inquiétudes, les responsables de la riposte défendent néanmoins le choix d’installer ces centres au sein ou à proximité des structures sanitaires. Pour eux, le CTE de Matanda doit notamment venir renforcer les capacités des centres de traitement de Kitatumba et de Katwa, qui connaissent déjà des limites en matière d’accueil. « Notre priorité absolue est aussi de réduire le délai entre le moment où un cas suspect est détecté et son isolement effectif », explique Muhindo Sikivahwa, superviseur médical au CTE de Katwa.

Selon lui, la proximité des médecins avec les patients constitue également un avantage. « Ce sont des médecins que nous avons l’habitude de rencontrer dans nos hôpitaux qui interviennent dans nos CTE. Si un malade veut voir un médecin particulier, nous faisons venir ce médecin pour que le malade lui présente ses problèmes », rassure Muhindo Sikivahwa dans une émission diffusée sur CETROBO FM, une radio émettant à Butembo.
À l’hôpital de Katwa, le CTE est déjà opérationnel. Le centre s’insère dans l’environnement direct de l’établissement hospitalier, tout en restant séparé des pavillons généraux. Sur le plan médical, le dispositif semble donc permettre aux deux espaces de fonctionner côte à côte. Mais cette organisation ne suffit pas encore à rassurer toute la population.
À Kitatumba, l’expérience montre même jusqu’où peut aller le malentendu. L’installation d’un centre d’isolement au sein de l’établissement a rapidement été interprétée par une partie de la population comme une tentative d’introduire délibérément la maladie au cœur de la ville. Dans l’imaginaire de certains habitants, les structures conçues pour sauver des vies deviennent ainsi des symboles de la menace.
L’expérience ne vaccine pas la peur
Le paradoxe de la situation actuelle à Butembo apparaît alors clairement. La population connaît bien Ebola. La ville a déjà vécu les précédentes épidémies. Elle connaît le virus, ses symptômes et ses modes de contamination. Butembo dispose donc d’une expérience que n’avaient pas nécessairement les habitants lors des premières heures de l’épidémie de 2018. Pourtant, la méfiance envers les CTE demeure.
Selon un enseignant en communication sociale et chercheur spécialisé dans la communication en contexte épidémique, le doute persiste encore chez une partie importante des habitants de Butembo, plusieurs années après la dixième épidémie. La ville aborde ainsi le 17e épisode dans un contexte marqué par les souvenirs et les perceptions laissés par les précédentes flambées. « Pour la population, c’est encore une pathologie inventée. Les habitants ont encore une perception négative des CTE. Ils les considèrent comme des mouroirs. D’où la méfiance envers les CTE », explique le chercheur.
Cette situation montre surtout que l’expérience d’une épidémie ne vaccine pas contre la peur. On pourrait croire qu’une population ayant déjà traversé deux épidémies d’Ebola serait mieux préparée. Pourtant, le traumatisme reste présent. « La population ne conteste pas l’efficacité médicale des soins apportés dans le CTE. Elle ne conteste pas non plus l’existence de la maladie d’Ebola. Elle a seulement peur de la mort », explique Edgard Katembo Mateso, ancien de la société civile et chercheur en science philosophique.
Les guérisons peinent à changer les perceptions
Pourtant, la riposte présente régulièrement des patients guéris et sortis des CTE. Le 21 août, quatre patients ont été déclarés guéris. Trois prestataires de soins guéris ont également quitté le centre le 23 août.
Ces sorties constituent des signes positifs. Mais elles peinent encore à dissiper complètement la peur. « Au sein de la population, presque tout le monde sait qu’aller au CTE signifie aller mourir. Avec trop de restrictions aux visites, beaucoup de précautions… le CTE, c’est donc comme si quelqu’un était dans les soins intensifs en attendant sa mort », explique Anelka Mwanya, membre du mouvement citoyen LUCHA. Le problème ne se limite donc pas aux soins dispensés derrière les murs du centre. Il concerne aussi ce que les habitants voient, entendent et comprennent.
Pour Djiress Baloki, journaliste qui s’intéresse aux questions de santé et d’environnement, cette peur s’explique notamment par la manière dont les communautés vivent l’installation des centres de traitement. Selon lui, les populations locales ne participent pas suffisamment aux discussions autour de la construction des CTE. Il estime que les explications restent souvent concentrées auprès d’une partie de la population, notamment lors de réunions organisées dans des salles d’hôtel.
Le reste de la communauté découvre alors le dispositif sans toujours en comprendre les raisons. « Imaginez votre enfant qui présente une fièvre. Il quitte sa maison à pied pour se rendre dans une structure sanitaire du quartier. Dans cette structure, on ne dit rien, mais on transfère l’enfant dans un centre hospitalier où il y a un CTE. Après les tractations et toutes les procédures administratives de l’hôpital et du CTE, l’enfant meurt quelques heures après. Quelle perception cette famille aura-t-elle des hôpitaux ? »
Pour le journaliste, cette situation laisse de nombreuses questions sans réponse. « Il y a trop de questions dans la communauté sur ces CTE qui n’ont pas de réponse », explique-t-il. Dans ces conditions, le risque dépasse la simple incompréhension. Lorsque les explications manquent, les rumeurs peuvent prendre la place de l’information. Et lorsque la peur s’installe, tout ce qui rappelle Ebola peut devenir suspect.
Le CTE face à son propre paradoxe
Pour certains habitants, le personnel, les bâtiments et le matériel associés à Ebola finissent ainsi par représenter la mort plutôt que le soin. « Il y a des gens qui ne croient pas à la maladie. Et c’est un grand risque pour la population. Voilà ce qui inquiète et qui risque de cristalliser la situation », alerte Edgard Mateso.
Le chercheur en communication sociale propose, lui, une autre approche pour réduire cette charge psychologique. « Selon moi, pour jouer sur ce facteur psychologique, il fallait réserver un pavillon pour les cas suspects et les suivre dans les hôpitaux habituels », suggère-t-il.
Cette proposition rejoint une inquiétude plus large : comment protéger les patients sans donner aux structures de soins ordinaires l’image d’un espace exclusivement associé à Ebola ? La question se pose d’autant plus que les précédentes épidémies ont laissé une empreinte durable.
Djiress Baloki rappelle qu’après la dixième épidémie, les infrastructures mises en place pour la riposte ont progressivement disparu. « Après la dixième épidémie, on a tout détruit. Des CTE aux points de lavage des mains, en passant par les laboratoires et les ambulances, tout a disparu. C’est déjà une mauvaise image contre la riposte d’Ebola ».
Pour lui, la région aurait pourtant pu conserver une partie de ces équipements. « Il fallait sauvegarder tous ces acquis, tout ce matériel pour avoir des services et activités de contrôle permanent de la maladie dans la région », suggère le journaliste.A Butembo, les CTE ne font donc pas face à un seul défi. A part accueillir, isoler, protéger, soigner et éviter la propagation de la maladie, la riposte a aussi la charge de convaincre. Car face à Ebola, la performance médicale ne suffit pas. La bataille contre le virus se joue aussi sur un terrain moins visible, mais tout aussi décisif : celui de la confiance communautaire.
Umbo Salama