Le calvaire des Pygmées vivant dans des centres urbains du Kivu, en RDC


En dehors de leurs forêts naturells et victimes des violences armées, les peuples autochtones Pygmées affrontent la précarité et la discrimination dans les zones urbaines du Nord et Sud-Kivu. Malgré l’adoption d’une loi protectrice en 2022, ces communautés se heurtent toujours à un mur pour accéder aux soins, à l’éducation et à l’emploi. 

Vendredi 14 août. Dans la poussière de Mugunga, aux portes ouest de la ville de Goma, des chants traditionnels résonnent au son de tambours. La communauté pygmée, Wambuti, se rassemble. Une ambiance particulière règne dans la cour de l’école primaire Tumaini. L’établissement se situe dans ce quartier de Mugunga, à l’ouest de Goma. Ils célèbrent leur culture. Rapidement, les chants cèdent la place aux discussions et aux témoignages poignants.

Les participants expriment leur désarroi face à la perte de leurs terres ancestrales. Justin Shamutwa coordonne l’Action de développement pour la promotion et la gestion des intérêts des peuples autochtones pygmées (ADELIPO). Il explique la gravité de la situation : « Nous n’habitons plus nos terres et nos forêts. Pourtant celles-ci constituaient notre unique moyen de subsistance et notre hôpital naturel. Aujourd’hui, nous sommes contraints de survivre en milieu urbain sans moyens suffisants ».

Selon lui, leur éloignement des terres ancestrales fragilise aussi la transmission de certaines pratiques traditionnelles. « Avant, nos savoirs traditionnels nous permettaient notamment d’accéder aux soins et à la maternité. Nous veillons à la sécurité des animaux et contribuons à la protection de l’environnement. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à de nombreuses difficultés », précise Justin Shamutwa.

En effet, plusieurs facteurs expliquent cet exode. La création et l’extension des parcs nationaux des Virunga et de Kahuzi-Biega qui ont chassé les communautés Batwa de leurs terres. De plus, les attaques répétées des groupes armés accentuent ces déplacements massifs. Pourtant, la forêt représente tout pour eux : nourriture, moyens de subsistance et médecine traditionnelle.

Le drame de la santé et de l’insécurité

À Goma comme dans d’autres villes, les Pygmées affrontent des difficultés d’adaptation majeures. Contraints de vivre sans ressources stables, les Wambuti ne s’adaptent pas à cette nouvelle vie. Certains arrivent à survivre grâce à des travaux domestiques et à d’autres activités précaires. « En ville, nous ne vivons pas comme dans nos forêts. Nous avons des difficultés à nous nourrir et nous travaillons pour d’autres personnes. Tout ce que nous souhaitons c’est de retourner dans nos forêts », exhorte Papy Kartasi, un leader autochtone du quartier Mugunga.

Aussi, l’accès aux soins de santé représente un défi insurmontable. Suzanne Maisha (nom d’emprunt) habite le village de Nzulo, dans le parc national des Virunga. Elle a dû marcher plus de dix kilomètres pour rejoindre la réunion de Mugunga. La veille de son déplacement, des hommes armés l’ont agressé. Elle ramassait du bois de chauffe à la lisière du parc. Une forte douleur à la jambe ralentit ses pas. Elle raconte l’agression : « Je cherchais du bois pour nourrir mes enfants. Des hommes m’ont surprise et m’ont battue sans pitié ».

Malgré ses blessures et ses douleurs persistantes, Suzanne ne consulte aucun médecin. Elle ne possède pas l’argent nécessaire et témoigne de la détresse de sa communauté : « Nous n’avons pas d’argent pour nous soigner. Nous occupons des terrains privés sans travailler. Les autorités nous ont expulsés de la forêt pour créer le parc. Avant la guerre, nous ramassions le bois sans danger. Aujourd’hui, la forêt est devenue un endroit mortel ».

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La situation des femmes enceintes inquiète aussi. Vumi Alusha a 25 ans et est enceinte de son cinquième enfant ; Elle ne suit aucune consultation prénatale. Vumi gagne entre 1 000 et 2 000 francs congolais par jour (environ 0,75 dollar). Mais consacre l’intégralité de ce faible revenu à l’achat de la nourriture. Les frais médicaux dépassent largement ses capacités financières. Elle explique : « Si nourrir la famille pose déjà problème, comment payer l’hôpital ? Nos maris ne trouvent pas de travail dans ce contexte de guerre. Nous décidons donc d’accoucher à la maison, malgré les risques ».

Discriminés même à l’embauche 

Chantal Feza, une autre habitante autochtone, dénonce les violences sexuelles subies par les femmes en forêt : « Nous souffrons énormément. Des hommes armés nous battent et nous violent lorsque nous cherchons de la nourriture en forêt. Par peur et par manque d’argent, nous n’osons pas nous rendre à l’hôpital. Nos maris subissent également des tortures ».

Au-delà des violences, l’absence d’emplois renforce la précarité des ménages des peuples pygmées. À Mubambiro, le leader autochtone Carlos Kachoma dresse un bilan sombre de la situation : « Nous vivons un véritable calvaire. Nos femmes risquent leur vie pour ramasser du bois. Pourtant un fagot se vend à seulement 500 Fc. Ce montant ne permet pas de nourrir une famille. De même, des organisations locales recrutent du personnel. Mais elles rejettent toujours nos candidatures. Tout le monde nous néglige ». Carlos Kachoma réclame une vraie politique d’intégration économique : « Nous demandons du travail comme tous les autres citoyens congolais. Nous possédons la force et la volonté de travailler. C’est notre terre. Nous voulons que nos enfants étudient et trouvent un emploi honorable ».

Même les jeunes pygmées scolarisés heurtent le mur des discriminations. C’est le cas de Paul Bandenge ; Il détient un diplôme en informatique de gestion de l’Institut Supérieur Pédagogique (ISP) de Bukavu. Son parcours scolaire ressemble à un parcours du combattant. En 2022, il bénéficie d’une bourse accordée par le Parc national de Kahuzi-Biega. Il se souvient des obstacles surmontés durant son enfance : « J’ai fréquenté au moins six écoles primaires différentes. Je ne pouvais pas rester deux ans dans la même école à cause des moqueries, de la discrimination et du manque d’argent ».

Malgré l’obtention de son diplôme supérieur, Paul ne trouve aucun emploi sur le marché du travail. « Les employeurs refusent de nous embaucher sans aucune raison valable. Ce rejet décourage les autres jeunes pygmées. Nous étions trois autochtones diplômés grâce à la bourse du parc. Aujourd’hui, aucun de nous ne travaille ». Un autre membre de la communauté, Munguiko Sereketi, constate la dégradation continue des conditions de vie. Il déplore la perte des activités traditionnelles. « Autrefois, nous vivions dignement dans la forêt. Aujourd’hui, nous devons supplier les autres pour obtenir du travail et espérer un maigre salaire ».

L’éducation des enfants demeure une préoccupation majeure. « Beaucoup de nos enfants ne vont plus à l’école. Parfois, un bienfaiteur finance la scolarité de dix enfants. Mais les autres restent à la maison. De plus, lorsque nous envoyons nos enfants dans les écoles publiques, nous trouvons des classes totalement surchargées », s’inquiète Munguiko Sereketi.

Persistance de la faussée malgré la loi

Pour sortir de cette dépendance, Chantal Feza souhaite développer des activités commerciales. « Nous voulons pratiquer le petit commerce. Cela donnera de l’autonomie aux femmes et permettra de subvenir aux besoins de nos familles ».

Au nord de la province, à plus de 300 kilomètres de Goma, la situation sécuritaire reste critique. Dans la nuit du 30 au 31 mai dernier, des combattants présumés de l’ADF ont attaqué le camp autochtone de Ngadi, près de Beni. L’attaque sanglante a provoqué le déplacement de plus de 360 personnes regroupées dans 67 ménages. Parmi ces déplacés figurent 92 femmes et 71 enfants en bas âge. Selon l’organisation GIRENAD, ces familles démunies trouvent actuellement refuge sur la propriété d’un chef coutumier, dans le quartier Kipriani à Beni. Elles y vivent sans assistance humanitaire adéquate.

Face à cette urgence humanitaire et sociale, Justin Shamutwa lance un appel pressant aux autorités nationales. « Les communautés autochtones ne possèdent aucune parcelle ni aucun titre foncier. Des particuliers les hébergent par pure charité. Si ces propriétaires exigent leur terrain demain, où iront ces familles ? », interroge-t-il.

En juillet 2022, la République démocratique du Congo a adopté la loi portant protection et promotion des droits des peuples autochtones pygmées. Plus de quatre ans après sa promulgation, un fossé entre les droits reconnus et leur accès effectif reste un défi persistant. En provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu assiégées par des conflits armés, les communautés autochtones pygmées « Wambuti » accèdent difficilement à des services sociaux de base, notamment l’éducation, l’emploi et les soins de santé. Des droits pourtant consacrés par la loi, notamment dans ses articles 23 à 26.

Victoire Katembo Mbuto


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