A Mutchibwe, la « Kasikisi » et le lac Kivu se meurent à petit feu


Mutchibwe tire son nom de la « Kasikisi », une bière traditionnelle à base de banane. En République démocratique du Congo, au Sud-Kivu, cette localité appartient au territoire de Kalehe et s’inscrit historiquement dans le royaume du Buhavu. Du 6 au 8 mars, notre reporter a arpenté cette zone rurale pour observer ses réalités sociales, économiques et écologiques. Un récit d’immersion signé Victoire Katembo Mbuto lors d’un voyage au cœur des défis environnementaux du lac Kivu.

En route vers le territoire de Kalehe

Victoire Mbuto en route pour Mutchibwe

Vendredi 6 mars, 7 h 00 du matin. Le ciel est clair sur le quartier Mabanga-Nord, à Goma. Je quitte la ville en direction de Mutchibwe. Une première mototaxi me dépose à la station Simba, au milieu du ballet bruyant des moteurs sur l’axe Goma-Sake. Une seconde moto prend le relais jusqu’à Nzulo, un village riverain du lac.

À mon arrivée, une forte odeur de poisson frais m’accueille. Le vacarme urbain s’efface devant la ferveur du petit port. Sur la berge, les pêcheurs déchargent leurs filets pendant que les femmes étalent le sambaza, ce petit poisson argenté emblématique du lac Kivu.

Pour rejoindre Mutchibwe, la traversée du lac s’impose. Alors que je me dirige vers une pirogue motorisée, un jeune passeur m’interpelle : « Patron, venez ! Ma pirogue est prête. Dans trente minutes, nous serons de l’autre côté, et c’est moins cher ! » Il ne parle pas de la vedette à moteur, mais d’une étroite pirogue en bois propulsée à la force des bras. Un second coéquipier rassure mon hésitation : « C’est le moyen de transport habituel ici ».

« Mutshibwe veut dire Kasikisi »

La pirogue s’éloigne doucement du rivage. Seul passager à bord, je contemple le lac qui s’étend à perte de vue. Le sang-froid du piroguier dissipe vite mon inquiétude. Il me raconte ses traversées quotidiennes, son gagne-pain : « Si je trouve assez de clients, je fais quatre tours et je gagne 16 000 francs congolais par jour. Les passagers ont peur au début, mais ils finissent par apprécier l’expérience ».

À l’horizon, de magnifiques collines verdoyantes bordent le lac Kivu. Tout au long du trajet, nous croisons des pêcheurs de tous âges. « La pêche rythme toute notre vie. Même les adolescents s’y mettent. Nous perpétuons une méthode traditionnelle avec fierté. Il faut juste bien lire la météo pour éviter les accidents », explique le jeune homme, le visage tendu par l’effort.

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La pirogue accoste enfin à Kitembo pour 2 000 Fc. Une dernière moto me conduit à Mutchibwe pour 1 500 Fc, en empruntant une piste qui serpente à travers les collines. Ce village discret doit sa renommée à la Kasikisi, une boisson fermentée à base de banane.

Le long de la route, les larges feuilles des bananiers ondulent sous le vent et ombragent les sentiers. Les habitations s’éparpillent entre les plantations : certaines en matériaux semi-durables, d’autres faites de terre, de fibres et de paille. Un modeste bureau en pisé abrite l’administration locale. « Notre village tire son nom de la Kasikisi. Comme nous produisions ce vin de banane en grande quantité, le nom est resté », explique Masumbuko Nabuhesi, chef du village, un verre de cette boisson traditionnelle à la main.

Certains habitants de Mutchibwe devant la ferme piscicole érigée sur le lac kivu

Une agriculture terrassée par l’érosion et le climat

Mutchibwe compte environ 6 000 habitants qui s’expriment en kihavu et en kiswahili. L’économie repose sur la pêche, l’élevage et la culture de la banane, du manioc et du haricot. Pourtant, le modèle agricole s’effondre.

La baisse de fertilité des sols, le dérèglement climatique et la surpêche asphyxient la communauté. Ici, chaque averse menace les récoltes. « Le changement climatique nous frappe de plein fouet. Les fortes pluies ravagent nos champs et lavent les sols. Pour sauver nos terres, nous nous tournons vers l’agroécologie en plantant des arbres, mais le risque de tout perdre reste fort », confie Raman Kihundu, un jeune ouvrier agricole.

Le territoire de Kalehe subit une déforestation massive. Selon la plateforme Global Forest Watch, le secteur a perdu 5 800 hectares de forêt naturelle en 2024. L’agriculture sur brûlis, les coupes de bois de chauffe, la pression minière et l’urbanisation galopante détruisent l’écosystème.

Sur le lac, la situation n’est guère meilleure. La pêche illégale menace le renouvellement des ressources halieutiques. Les pêcheurs posent leurs filets de jour comme de nuit, sans respecter les zones de frayères ni les repos biologiques. « Personne ne contrôle la pêche. Le lac ne repose jamais. La production chute d’année en année. Si les autorités n’interviennent pas, le lac sera totalement vidé », alerte un pêcheur sous couvert d’anonymat.

La Kasikisi sous l’ombre de l’isolement

Le chef du village dresse un constat amer : « Nos citoyens accumulent les contraintes : malnutritons, sols épuisés, baisse du stock de poissons et manque de pâturages ».

En raison des aléas climatiques et de la quête de revenus rapides, la Kasikisi se raréfie. Les agriculteurs préfèrent désormais exporter leurs régimes de bananes vers le Rwanda voisin. « Les habitants vendent la matière première au « Pays des Mille Collines » au lieu de la transformer sur place. Nous perdons notre identité culturelle pour un peu d’argent », regrette Mushagalusa, un septuagénaire du village.

L’enclave routière aggrave la situation. Pendant la saison des pluies, les pistes deviennent de véritables bourbiers, isolant le village des marchés urbains. Même les travaux communautaires (salongo) ne suffisent plus à maintenir les voies d’accès.

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Alexandre Mafara, qui devait se rendre à Minova, contemple le chemin boueux. Après la pluie, le prix du transport s’envole, passant de 3 000 à plus de 13 000 FC. « On nous a oubliés. Sans routes, les prix explosent et nous devons tout annuler », déplore-t-il.

À la tombée du jour, Mutchibwe plonge dans le noir. Privés de réseau électrique, les habitants utilisent des lampes à piles, des torches ou quelques panneaux solaires pour les plus aisés.

Face à ce tableau sombre, des alternatives écologiques émergent. Pour lutter contre la malnutrition et offrir du travail aux jeunes, des initiatives d’aquaculture durable voient le jour, à l’image de l’entreprise Rizikibio. « Le lac Kivu subit une crise écologique majeure. C’est pourquoi nous développons la pisciculture de tilapia pour soulager la pression sur le lac et nourrir la population », explique Cosmas Mayarwindi, ingénieur aquacole.

Entre dégradation environnementale, rupture des traditions et initiatives d’adaptation agroécologique, Mutchibwe cherche désespérément le chemin de sa résilience.

Victoire Katembo Mbuto


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