Mieux informer sur le terrorisme et l’extrémisme pour stabiliser la société


Plusieurs Etats connaissent une montée du terrorisme et de la violence. Mais, des informations sur ces mouvements et leurs actes ne sont pas très reportés dans les médias. A travers un webinaire sur le traitement journalistique du terrorisme et de l’extrémisme violent, le Forum Pamela Howard de l’International Center for Journalist (ICFJ) sur le Reportage des Crises Mondiales tente de donner des ressources aux journalistes pour s’intéresser à ces genres de problématiques afin d’éclairer les sociétés.

Toute la nuit du dimanche 14 au lundi 15 Août 2022, la ville de Butembo, à environ 300 Km au Nord de Goma en province du Nord-Kivu, à l’Est de la RDC, était sous des tirs en armes lourdes et légères. Personne ne connaissait ni l’origine ni les causes de ces tirs, encore moins sur les assaillants. Sur les réseaux sociaux, chacun tentait d’expliquer à sa manière cette situation. La rumeur et la psychose gagnaient de plus en plus du terrain. Il fallait alors de la bonne information. Mais comment en avoir ?

Kavugho Shangwe (Nom d’emprunt) est une femme journaliste de Butembo. Ce lundi matin, elle s’apprêtait à présenter son journal parlé. Comme tout journaliste, elle voulait actualiser son édition en intégrant même une brève sur les tirs de la nuit. Malheureusement, elle n’aura pas de sources pour vérifier tout ce qui se disait déjà sur les réseaux sociaux. Toutes les autorités ne voulaient pas répondre au téléphone de la journaliste. Et celles qui tentaient de répondre disaient réunir encore des éléments avant de se prononcer à la presse.

La jeune femme journaliste présente ainsi son journal sans faire allusion aux tristes événements nocturnes. « A la fin du journal j’étais acculée par des auditeurs pour n’avoir rien diffusé comme information par rapport à cette situation qui a vécu presque toute la nuit. Mais moi je ne voulais pas reprendre tout ce qui se disait sur les réseaux sociaux sans faire une bonne vérification pour ne pas propager les rumeurs et subir la pression des autorités », se justifie-t-elle. C’est vers la mi-journée du lundi 15 Août, plus de 5 heures après que les autorités avaient donné la vraie information.      

Des risques, des risques et des risques…

Difficile accès aux sources d’information est l’un des défis auxquels font face des journalistes congolais pour traiter des informations liées à des actes de guerre, de terrorisme, massacre, insécurité et autres formes de violence à l’Est de la RDC. Dans cette partie du pays, deux provinces, le Nord-Kivu et l’Ituri, sont sous Etat de siège depuis le 6 mai 2021 suite aux actes de terrorisme, de criminalité ou de violence dans ce coin.

Des journalistes subissent des intimidations, interpellations, agressions et même des pertes en vies humaines. « Plusieurs ont d’ailleurs peur de traiter des informations sur ces questions sécuritaires. D’autres ont déjà décidé de ne plus évoquer ces situations dans leurs médias. Mais ce n’est pas une bonne position à prendre en tant que journaliste », explique un cadre de l’UNPC (Union nationale de la presse du Congo) en province du Nord-Kivu.      

Des défis que reconnait Kossi Balao, directeur du Forum Pamela Howard de l’International Center for Journalist (ICFJ) sur le Reportage des Crises Mondiales. C’était lors du 101ème webinaire de ce forum du Jeudi 1er septembre 2022 consacré au traitement journalistique du terrorisme et de l’extrémisme violent avec comme invité Jean-Paul Marthoz, chroniqueur au Soir, l’un des quotidiens de référence en Belgique. Il est aussi directeur d’une formation à l’Université catholique de Louvain intitulée : « Les médias et le phénomène terroriste ». Deux de ses livres portent sur « Les médias face au terrorisme » et « Le Journalisme au cœur des conflits ». Marthoz s’est retrouvé à plusieurs reprises dans des situations de conflit et d’émeutes.

Dans son mot d’introduction du webinaire, il explique qu’il y a plusieurs risques à couvrir le terrorisme. « Il y a des risques pour sa propre indépendance, sécurité, légitimité en tant que journaliste, à aller à contre-courant de l’actualité, d’être emprisonné ou à se faire tuer », explique-t-il. Même son de cloche pour Austère Malivika, correspondant de la VOA, Voix de l’Amérique, à l’Est de la RDC et qui couvre des problématiques de guerre et de violence dans la région.

« Il faut être prêt à tous les risques : kidnapping, blessures ou même à la mort puisque vous pouvez piétiner des mines ou même être atteints par des balles. Ce n’est pas un travail facile. Mais aussi il faut s’assurer sur les images à publier quand vous êtes encore dans la zone de violence et des images à publier quand vous n’êtes plus sur la zone. Même les mots à employer pour diffuser une information doivent être bien dosés », conseille-t-il devant des journalistes en formation sur la survie des journalistes dans zones de guerre.

Ainsi, la question de responsabilité du journaliste s’impose. Et quand les autorités parlent de la responsabilité c’est pour chercher à manipuler les journalistes. « Vous qui êtes faiseurs d’opinions, que diffusez-vous ? Les devoirs des médias en cette période de l’état de siège : une conduite irréprochable, une communication citoyenne, l’observance des lois de la république, le respect de l’éthique et de la déontologie », avait expliqué le porte-parole des FARDC, le général Léon-Richard Kasonga aux journalistes du Nord-Kivu et de l’Ituri.

Un journalisme d’intérêt public ou de vigilance

Difficile ainsi pour les citoyens d’accéder à la vraie information. Plusieurs journalistes rencontrés disent qu’ils s’abstiennent de parler de la situation sécuritaire dans la zone sous Etat de siège pour ne pas être accusé de démobiliser des troupes, de faire l’apologie du terrorisme, de jouer le jeu de l’ennemi ou même d’outrage aux institutions de la république.

« J’avais des informations sur un militaire attrapé en flagrance avec des biens volés dans un endroit où des assaillants ont tué des civils. J’avais diffusé dans ma radio. Quelques heures après j’ai eu des coups des fils de mes collègues me demandant de me cacher car les services de renseignement sont à ma recherche. J’avais failli mourir de peur jusqu’à vouloir abandonner le travail de la presse », se souvient encore amèrement Kalebu Segwane, journaliste à la radio Evangélique de Butembo.

Il n’est pas ainsi aisé d’écrire sur des sujets qui sont souvent dramatiques et qui créent un autre problème d’ordre éthique de représenter le conflit, la souffrance, la mort,… Dans le monde du journalisme en RDC, certains adages sont même devenus courants : « Aucun reportage ne vaut la vie pour être réalisé… » « Il n’existe pas de héros vivant »,… Pourtant, de l’autre côté le public a aussi droit à l’information.

« Ce n’est pas seulement des journalistes qui meurent. La mort est un passage, je dirais, obligé. Il y a des gens qui sont entrain mourir alors qu’ils n’ont jamais été sur un terrain où se commettent des actes de violence. Il faut choisir alors. Ou on est journaliste, ou on ne l’est pas », a toujours répondu Nicaise Kibel Bel’Oka, éditeur du Journal « Les Coulisses », bimensuel indépendant spécialiste des grands-lacs.

Même son de cloche pour Marthoz qui dit qu’il faut arriver à concilier responsabilité et devoir d’informer. « Il est important de se demander : Quelles sont les valeurs journalistiques qui m’ont amenées à embrasser cette profession ? Comment j’explique les craintes éthiques, politiques, philosophiques ? C’est ce qui vont déterminer les décisions à prendre », conseille-t-il.

Cet invité du 101ème webinaire du Forum Pamela Howard sur le Reportage des Crises Mondiales indique que le journaliste doit faire ce pôle de référence pour que le citoyen ait des informations confirmées tout en respectant un certain nombre des zones où le secret devrait être respecté, notamment à ce qui concerne les opérations militaires, les crimes et les abus commis par leurs propres soldats. « Le public doit avoir les informations vérifiées et complètes, les opinions les plus diversifiées possibles pour pouvoir agir en conséquence de cause au sein de la société », embraye-t-il. Mais ce journalisme d’intérêt public a un corolaire de vigilance. C’est le devoir du journaliste de surveiller les pouvoirs et les contre-pouvoirs.

« Expliquer n’est pas justifier »

Le baromètre sécuritaire du Kivu indique que l’Est de la RDC compte plus de cent groupes armés nationaux et étrangers. Des noms pour qualifier ces mouvements sont aussi légion : djihadistes, islamistes, terroristes, criminels, assaillants… « C’est pourquoi nous dans notre média on aime précéder tous ces noms du substantif présumé ou on recourt au conditionnel. Nous croyons que de cette manière on est déjà protégé », pense un journaliste de la radio Muungano de Beni. Il poursuit que plusieurs dénominations que les journalistes donnent à ces mouvements qui sèment la violence sont issus des discours des politiciens, membres de la société civile et même de certains chercheurs.

Selon la définition de Jean-Paul Marthoz un acte de terrorisme est une attaque indiscriminée contre les populations civiles. Il nuance que les Nations-Unies n’ont jamais réussi à se mettre d’accord sur la définition d’un acte terroriste. « Ainsi on peut se référer à des listes des Nations-Unies ou de l’Union Européenne qui qualifient une organisation ou un individu de terroriste, et là il faut citer la source », conseille-t-il.

Il poursuit que pour qualifier un acte de terroriste il faut d’abord analyser les faits commis par le groupe accusé et qualifier ces faits en se référant aux avis des juristes spécialistes et non aux autorités qui vont tenter de politiser ce terme de manière péjorative. Pour les politiciens le mot « terrorisme » est plus vendeur que dire « un acte criminel ». Par nature, on pense qu’un acte terroriste est grave qu’un acte criminel. « La dimension terroriste est plus perturbateur dans le journalisme parce que il peut conduire le journaliste à pratiquer une forme de métier qui tombe dans les dérives », fait-il savoir.

Vers un journalisme de paix 

Des organisations internationales qui interviennent dans la formation des journalistes tentent d’orienter des professionnels des médias vers des questions de paix. D’autres encore vers le journalisme d’investigation. C’est le cas de la Deutsche Gesellschaft fur Internationale Zusammenarbeit (GIZ), une agence allemande. « L’objectif est d’amener les chevaliers de la plume à prendre leur responsabilité en produisant au quotidien des informations, des émissions radios et magazines, mais surtout des reportages fiables visant la restauration de la paix dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri, ces régions  en proie à des conflits armés des décennies durant », a toujours insisté Rosalie Zawadi, présidente de l’UNPC au Nord-Kivu, aux participants à ces formations.

Pour Nicaise Kibel Bel’Oka, l’investigation peut encore aider à mieux participer à la consolidation de la paix. Même son cloche pour Mathoz quand il soutient que le journaliste « peut parler de la vérité des faits de terrain, la vérité derrière les faits de terrain, le contexte dans lequel le conflit se déroule afin de permettre aux citoyens de juger si cette guerre correspond à ce dont se réclament les groupes antagonistes ». Avant d’ajouter que les journalistes doivent expliquer des faits. « Expliquer c’est permettre à une société de comprendre pourquoi il y a à son sein des personnes qui se lancent dans des actions terroristes. C’est contribuer à la connaissance du mouvement terroriste et donc à sa solution ».

Mwanamupenzi Manzekele dans un reportage sur la marche anti-MONUSCO à Butembo

Des questions restent pendantes pour plusieurs journalistes qui veulent traiter des sujets sur le terrorisme ainsi que sur des scènes de violence. Certains s’y penchent déjà comme Mwanampenzi Manzekele, reporter du média en ligne « Leo njo leo ». Pour lui, le travail n’est pas facile mais il faut toujours oser. « Un journaliste qui se donne pour mission de comprendre et de faire comprendre pour agir et qui permette aux autres d’agir semble être une mission plus pertinente qui ne viole en aucun cas l’engagement du journaliste pour la vérité », conseille Marthoz. De cette façon, le journalisme est comme l’encre d’un bateau qui doit permettre à la société de se stabiliser.

Umbo Salama


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